LES FAUVES, LES« NO MAKE-UP » ET LES SALOPES

RITUEL

Je me souviens le rituel des poudres scintillantes qui virevoltaient, comme échappées des tableaux de Klimt, que ma mère caressait avec un grand plumeau. La poussière pigmentée, déposée volontairement sur son visage.

Une palette de Kandinsky avec un rituel géométrique, ronds des pommettes, triangles des yeux, lignes des sourcils ; un masque guerrier de séduction, peinture tribale.

Qui affrontait-elle dans ses journées ? Le maquillage mettait une façade, la frontière d’un vernis derrière lequel se cachait ma mère (celle aux yeux doux qui me donnait des bisous et non celle aux yeux de vamp). C’était son jeu avec les autres dans une antichambre des mystères où un enfant n’était pas invité. rainbow-2988276-1152751978890ysufxnsq

Je regardais, fascinée, ce rituel. Un jour, après avoir rougi ses lèvres, elle m’a posé la question

– Tu trouves que je suis plus belle avec ou sans maquillage ?

Elle ressemblait aux mannequins de magazines mais ce n’était pas ma maman.

– Sans maquillage – j’ai répondu spontanément.

Elle a esquissé un sourire et continua à se peindre pour aller à son travail.

Quelques années plus tard je piquais ses condiments bariolés pour, à mon tour, m’apprêter et affronter le monde. Se corriger, se cacher, le teint blafard, des boutons, des petits yeux, toute marque de vulnérabilité camouflée en trompe l’œil. L’indésirable c’est pour les intimes, trop pâle, trop rouge etc.

Je ne sais pas quand c’est devenu un masque, inséparable du dehors, une habitude pire que café-clope pour certains, une addiction.

Dans tes grands yeux je vois l’étonnement. Maman a deux visages, un pour l’extérieur, l’autre pour l’intérieur.

Tu es encore toute petite mais tu m’observes déjà, tous mes gestes quotidiens. Tu observes quand je me lave, m’épile, tends mon visage en grimaces vers un miroir quand je me maquille.

Vêtiras-tu un masque toi aussi ? Par l’obligation sociale avec son regard intransigeant et le souci d’esthétisme ou par un jeu de parade nuptiale à l’instar des animaux ?

Ou tout simplement parce que tu aimes bien dessiner sur ton visage ?

Où démarre une vraie envie et où s’arrête l’intériorisation des dictats de la société ?

KARDASHIAN A 80 ANS

Des youtubeuses gagnent en célébrité avec leurs tutoriels de maquillage, à la télé les émissions de relooking transforment des femmes « négligées « en femmes sophistiquées via une nouvelle coiffure et du maquillage. Sur Instagram les photos populaires montrent des « avant – après », certaines transformations font penser aux effets spéciaux.

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Le buzz est créé par une jeune fille qui maquille sa grand-mère de 80 ans et « le résultat est stupéfiant ». La mamie à l’aide d’un contouring et quelques rajouts collés de féminité, bat des faux cils, caresse avec des faux ongles et fait penser au visage des poupées gonflables ou à la caricature de Kardashian. Pourquoi lui infliger tout ça ?

La vieillesse et la fatigue se masquent pour une femme. La maladie aussi.

Quand je ne me maquille pas, les gens me posent souvent la question si je suis malade ou fatiguée. Parfois quelques commérages disent que je me néglige et fais de la dépression.

DOMPTER CE FAUVE – LA FEMME

Ne pas être « pimpante » c’est être négligé. Ne pas s’épiler les sourcils, ne pas faire de la dépilation.

A ce propos, je n’ai pas encore le courage de traverser une plage avec le maillot ou les jambes non épilées, tellement j’ai intériorisé cette règle. Tellement on a dit que c’était sale et dégoûtant.

Quand tu seras plus grande, je t’expliquerai tout ça.

Ma mère m’a rasée avec un rasoir jetable, peu après mes 12 ans et depuis je répète ce rituel.

Nos corps lissés, l’épilation intégrale s’est imposée.  Pour les 18-20 ans, l’épilation intégrale est  devenue la norme.

Le porno qui a livré la bataille aux poils, qui cachaient trop de choses, touche déjà les culottes des collégiennes.

Comment dompter la femme, lui imposer un contrôle sur son corps sous prétexte d’hygiène, de négligence, du laisser-aller, du manque de féminité, d’esthétisme.

Du « esthétiquement correct » c’est maîtriser chaque coin de son corps.

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Le fauve ressort du corps libre. Dompter, de la tête aux pieds.

Des frisottis au point de cramer les cheveux avec des plaques chauffantes.

Arracher les poils hors de la ligne des sourcils autorisée, les tatouer (le succès phénoménal du microblading).

Arracher des poils du pubis, des jambes, des aisselles.

Contrôler les formes- ventre plat/ fesses rebondies, contrôler ses galbes en chassant la cellulite.

« Prendre soin » de ses mains ou de ses pieds, c’est s’imposer du vernis. Pour se rendre compte à quel point c est absurde c’est qu’il n’existe pas de cet « esthétiquement correct » chez les hommes. Leurs poils ne sont pas « dégueulasses », leur corps ne subissent pas de contrôles à chaque détail, à chaque poil, il n’y a pas de lignes autorisées à ne pas dépasser… Ils vont à la plage décomplexés, ventre bedonnant alors que les femmes sont en guerre avec elles-mêmes quelques mois déjà avant la période estivale.

20 minutes par jour pour façonner son visage, ça fait plus de 121 h par an qu’on pourrait passer à vivre autrement que de se palper devant un miroir.

  LES « NO MAKE-UP » ET LES SALOPES

Puis vient l’injonction de ne pas se maquiller. Certaines filles méprisent celles qui le font, les traitant de superficielles, pouffes, salopes. Se maquiller comme un « camion volé », inciterait au viol, provoquerait les hommes comme si les pigments d’un rouge à lèvres déclenchaient une pulsion sexuelle irrépressible. Maquillée ou non maquillée la femme est chosifiée et subit des injonctions.

Certaines stars revendiquent le mouvement  du no-makeup. On les admire pour cet acte militant (sic !), leur courage d’affronter le monde sans masque, un geste pour la planète (la plupart des produits cosmétiques étant un vrai tableau de Mendeleïev).

Le mouvement se répand à travers des selfies « au réveil », se voulant « naturels ». Une nouvelle injonction apparaît, celle de « belle sans maquillage » car toutes celles qui se maquillent ont quelque chose à « cacher ». Bien évidemment, les selfies passant par de multiples filtres, pris sous un bon angle, sont toujours avantageux. Et se vantant d’une belle peau, les stars ont derrière elles des interventions assez onéreuses de spécialistes en dermatologie ou chirurgie, avec les produits qui vont avec… Honte à celle qui cache ses boutons avec un fond de teint ultra polluant acheté dans un supermarché.

Voilà, ma chère petite fille, ce petit bout de femme à devenir.

Quel que soit ton choix, j’espère que dans quinze – seize ans, te maquiller ou ne pas te maquiller ne sera pas un acte militant ni une obligation intériorisée. Et dans quelques années, quand tu piqueras mes premiers produits de maquillage, comme toutes les petites filles, je ne te gronderai pas que c’est une hyper sexualisation mais juste un petit jeu de l’imitation d’une peinture totémique.

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